Le titre repas, bien plus qu'un avantage
Et si la pause déjeuner était bien plus qu'un simple repas ? À l'heure où les entreprises cherchent à renforcer le bien-être et l'engagement de leurs équipes, de nombreuses études mettent en évidence l'impact positif d'une alimentation de qualité sur la performance au travail. Le titre repas s'impose aujourd'hui comme un avantage social à forte valeur ajoutée, tant pour les employeurs que pour les collaborateurs. Décryptage avec Slim Ben Ammar, Directeur Général de Pluxee Maroc, au micro de DRH.MA
I. La pause déjeuner, un enjeu de performance
Journaliste : Commençons par le commencement. Peut-on sérieusement affirmer que la qualité du déjeuner d'un salarié a un impact sur son travail ?
DG : Oui, et ce n'est pas une intuition, c'est documenté. Le cerveau consomme à lui seul environ 20 % de l'énergie de l'organisme. Quand un collaborateur déjeune mal, ou saute son repas, ce sont ses capacités cognitives qui en pâtissent en premier : l'attention, la mémoire, la prise de décision. Des fonctions qui sont au cœur de son efficacité quotidienne.
Les neurosciences l'ont bien établi. Un repas équilibré, avec des glucides complexes, des protéines et de bons lipides, assure une libération progressive du glucose dans le sang. Résultat : pas de pic énergétique suivi d'un effondrement en milieu d'après-midi. L'énergie reste stable, et la concentration suit.
Il y a aussi la dimension du stress. Un repas pris correctement contribue à baisser le cortisol. En clair, bien déjeuner aide à décompresser, à réinitialiser mentalement. C'est du temps de récupération que beaucoup de managers sous-estiment.
Journaliste : Y a-t-il des chiffres qui illustrent cet impact sur la productivité ?
DG : Plusieurs. L'ouvrage Food at Work, publié par le Bureau International du Travail, a analysé des données dans de nombreux pays et montré que des environnements alimentaires favorables au travail améliorent la productivité collective de façon mesurable. Des chercheurs en nutrition comme Frank Hu ou Marion Nestle ont par ailleurs établi que des repas équilibrés réduisent la fatigue décisionnelle, cet épuisement progressif de notre capacité à bien choisir quand on n'a pas les bons apports nutritionnels.Et à une échelle plus large, des économistes comme Harold Alderman ont montré qu'une amélioration de la nutrition dans un pays peut représenter entre 2 et 3 % du PIB. Ça paraît abstrait, mais derrière ce chiffre, il y a simplement des gens qui sont moins fatigués, moins malades, plus concentrés au travail et à même à faire tâches plus complexes.
Sources : Damasio A. (1994), Descartes' Error ; Sapolsky R. (1994), Why Zebras Don't Get Ulcers ; Nestle M. & Hu F., travaux en nutrition et santé publique ; Wanjek C. (2005), Food at Work, BIT.
II. Le cash ne résout pas le problème
Journaliste : Beaucoup d'entreprises au Maroc préfèrent verser une indemnité repas en espèces plutôt qu'un titre dédié. C'est plus simple, et ça laisse de la liberté au salarié. Pourquoi est-ce insuffisant selon vous ?
DG : Il convient tout d'abord de rappeler que les autorités marocaines, pleinement conscientes des enjeux, ont depuis longtemps exonéré le titre-repas de l'impôt et des cotisations CNSS. L'objectif était précisément d'encourager les entreprises à prendre en charge le repas de midi de leurs collaborateurs, à l'instar de la cantine d'entreprise, mais sous une forme mieux adaptée aux petites et moyennes structures qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour investir dans un restaurant d'entreprise. Par ailleurs, lorsque vous évoquez une indemnité versée en espèces, vous faites en réalité allusion à la prime panier, qui n'est pas l'outil approprié en la matière. Cette prime a été détournée de sa vocation originelle et son exonération, au même titre que celle du titre-repas, n'est aujourd'hui que tolérée, dans la mesure où elle demeure non conforme aux textes législatifs en vigueur.
Pour revenir à mon affirmation selon laquelle l'indemnité repas versée en espèces est loin de remplir sa vocation, cela tient précisément au caractère fongible de l'argent liquide qui n'a pas d'étiquette. Une fois qu'il est dans la poche d'un collaborateur, rien ne dit qu'il ira au restaurant ou à l'épicerie. Il sera peut-être utilisé pour le transport, pour rembourser une dépense urgente, ou pour autre chose encore. Et ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est simplement la nature de l'argent. Il existe sur ce point une étude très sérieuse, publiée dans l'American Economic Review en 2018, conduite par les économistes Justine Hastings et Jesse Shapiro. Ils ont suivi les comportements alimentaires de près de 500 000 ménages. Leur conclusion est nette : la propension à consommer des aliments à partir de revenus en espèces est proche de zéro, entre 7 et 10 centimes par euro reçu. Autrement dit, si vous versez à votre collaborateur 500 dirhams pour son alimentation, moins de 50 dirhams seront effectivement dépensés en nourriture.
Journaliste : D'où vient cette résistance à la rationalité économique ?
DG : De la façon dont notre cerveau organise l'argent. Richard Thaler, Prix Nobel d'économie en 2017, a décrit ce mécanisme sous le nom de comptabilité mentale. Nous ne traitons pas tous les revenus de la même manière. Nous les classons mentalement dans des catégories : le loyer, les loisirs, la nourriture. Et ces catégories ont des frontières psychologiques assez solides.
Le cash, lui, n'appartient à aucune catégorie en particulier. Il arrive dans un compte général et se mélange à tout le reste. Une indemnité repas versée en espèces ne crée pas de compte mental alimentation. Elle disparaît dans le flux général des dépenses. C'est ce que Thaler appelle la violation de la fongibilité : l'argent ne circule pas librement d'une catégorie à l'autre, même quand il le devrait en théorie.
C'est fascinant, et c'est précisément là que le titre repas dédié joue un rôle que le cash ne peut pas jouer.
Sources : Thaler R.H. (1999), Mental Accounting Matters, Journal of Behavioral Decision Making, 12(3), 183-206 ; Hastings J. & Shapiro J.M. (2018), American Economic Review, 108(12), 3493-3540.
III. Le titre repas, un outil d'affectation mentale
Journaliste : Justement, comment fonctionne le titre repas de façon différente sur le plan comportemental ?
DG : C'est toute la différence. L'étude de Hastings et Shapiro a aussi mesuré la propension à consommer des aliments quand l'aide est versée sous forme de titre dédié à l'alimentation, l'équivalent américain du titre repas. Le résultat passe alors à 0,5 voire 0,6. Cela signifie que pour chaque euro reçu en titre dédié, entre 50 et 60 centimes sont effectivement dépensés en nourriture.
Comparez avec le cash : entre 7 et 10 centimes. L'effet est multiplié par cinq à dix. Ce n'est pas une nuance marginale, c'est une différence fondamentale d'efficacité.
Pourquoi cet écart ? Parce que le titre repas parle alimentation à notre cerveau. Il crée un compte mental dédié. Les bénéficiaires interrogés dans cette étude l'expriment clairement : leurs intentions de dépenses changent radicalement selon qu'ils reçoivent de l'argent liquide ou un titre dédié. Le titre active le cadre mental du repas. Le cash, non.
Journaliste : Est-ce que cela change aussi la qualité de ce que mangent les collaborateurs ?
DG : Oui, et c'est un point intéressant. L'étude montre que les bénéficiaires de titres dédiés font moins attention aux prix pour les produits couverts par le titre. Ils choisissent moins les marques low-cost, se préoccupent moins des promotions. Comme si le fait d'avoir un budget sécurisé pour manger les libérait d'une forme d'anxiété et leur permettait de faire des choix de meilleure qualité.
Thaler décrit ce mécanisme comme l'utilité de transaction. On n'achète pas seulement pour se nourrir, on achète avec une certaine sérénité parce que le budget est là, clairement affecté. C'est un changement subtil, mais il a des effets réels sur ce qu'on met dans son assiette.
Une étude du CRÉDOC français, conduite sur près de 1 000 salariés, confirme cela concrètement. Les bénéficiaires de titres repas sont significativement plus nombreux à déclarer faire un vrai repas à midi. Et les non-bénéficiaires sont deux fois plus nombreux à sauter des repas.
Sources : Hastings & Shapiro (2018), op.cit. ; Thaler (1999), op.cit. ; Étude CRÉDOC pour l'APETR (2020).
IV. Au-delà du repas : reconnaissance et engagement
Journaliste : Le groupe Pluxee vient de publier une étude internationale sur l'engagement des collaborateurs, conduite avec Ipsos auprès de 8 700 personnes dans 10 pays. Qu'est-ce qu'elle nous apprend sur ce que les salariés attendent vraiment de leur employeur ?
DG : Cette étude nous apprend d'abord une chose qui surprend beaucoup de dirigeants : 83 % des salariés dans le monde déclarent aimer ou adorer leur travail. Le discours du grand désengagement est largement exagéré. Ce qu'on observe plutôt, c'est une redéfinition de l'engagement. Nous appelons cela le Measured Engagement : les collaborateurs sont pleinement investis dans leur travail, mais ils protègent aussi du temps et de l'énergie pour leur vie personnelle. C'est un équilibre revendiqué, pas du désengagement.
Dans ce contexte, ce que les salariés attendent de leur employeur, c'est de la réciprocité. L'étude montre que 36 % d'entre eux classent des avantages adaptés à leurs besoins comme le premier critère qui rend une entreprise attractive. Avant même certains aspects du salaire. Ce chiffre dit quelque chose d'important : les collaborateurs veulent être vus comme des personnes, pas seulement comme des ressources.

Journaliste : Et le titre repas entre dans cette logique de reconnaissance ?
DG : Pleinement. Ce qui distingue le titre repas de l'indemnité cash, c'est précisément ce message implicite qu'il envoie. Le cash dit : voilà un peu plus d'argent. Le titre repas dit : nous veillons à ce que vous mangiez correctement. Ce n'est pas la même chose. L'étude CRÉDOC le confirme : 94 % des bénéficiaires perçoivent le titre repas comme un avantage social, et 92 % comme un avantage économique. Mieux encore, les salariés qui n'en bénéficient pas le perçoivent comme un manque. Ils le citent spontanément comme un élément de fidélisation que leur employeur ne leur offre pas.
Il y a aussi une dimension collective qui me semble importante. Le titre repas encourage la vraie pause déjeuner. Et la vraie pause déjeuner, c'est aussi du temps partagé avec des collègues. Ces moments de convivialité informels contribuent à la cohésion des équipes d'une façon que les séminaires team-building ne remplacent pas vraiment.
Journaliste : L’étude Pluxee identifie huit profils d'engagement très différents selon les étapes de vie. Le titre repas peut-il vraiment parler à des profils aussi variés ?
DG : C'est là une de ses grandes qualités. Qu'un collaborateur soit jeune et en quête de sens, en milieu de carrière avec des charges de famille, ou proche de la retraite et attaché à la stabilité, le déjeuner reste quelque chose d'universel. Le titre repas ne cible pas un profil, il touche chacun là où il est, chaque jour.
Et ce caractère universel contribue précisément au sentiment d'égalité dans l'entreprise. L'avantage est le même pour tout le monde, il ne hiérarchise pas, il rassemble. Dans nos données, les entreprises qui déploient ce dispositif observent une meilleure perception de l'équité entre collaborateurs, ce qui est un facteur de climat social souvent sous-estimé.
Sources : Pluxee & Ipsos (2024), The New Rules of Engagement, étude internationale, 10 pays, 8 700 répondants ; CRÉDOC pour l'APETR (2020).
V. La situation au Maroc et le message aux dirigeants
Journaliste : Comment lisez-vous le marché marocain sur ce sujet ? Les entreprises sont-elles prêtes à basculer vers le titre repas ?
DG : Il y a clairement une évolution en cours. Les grandes entreprises, notamment les multinationales implantées au Maroc et les grands groupes, ont depuis longtemps investit en cantine et intégré les avantages en nature dans leur politique RH. Mais une grande partie du tissu des PME reste ancrée dans le réflexe du cash, souvent par habitude et parce que ça semble plus simple à administrer.
Ce que nous essayons de montrer, c'est que cette simplicité apparente, a un coût caché. L'argent sort, mais il n'atteint pas son objectif. Et l'employeur ne peut pas s'appuyer dessus pour construire une image de marque employeur cohérente. Notre rôle est d'accompagner cette transition, avec des solutions simples, digitales, qui suppriment les frictions opérationnelles tout en maximisant l'impact réel pour les collaborateurs.

Aujourd'hui, les entreprises qui accordent cette indemnité en espèces n'offrent en réalité aucun avantage perceptible à leurs collaborateurs, qui n'en ont nullement conscience et la perçoivent simplement comme une composante de leur rémunération. Il ne s'agit donc pas d'un avantage social valorisé et reconnu en tant que tel, mais d'une simple optimisation fiscale au bénéfice de l'entreprise.
Par ailleurs, la revalorisation du titre-repas à 40 dirhams par jour instaurée par la Loi de Finances 2025, sans alignement correspondant de la prime panier, traduit une orientation claire des pouvoirs publics en faveur de dispositifs traçables et encadrés, au détriment des mécanismes en numéraire dont l'usage s'est progressivement éloigné de leur finalité initiale. Ce signal fort vient ainsi corroborer l'ensemble des affirmations précédemment avancées.
Journaliste : Un dernier mot pour les dirigeants qui hésitent encore ?
DG : Je leur dirais de regarder les chiffres sans a priori. Pour chaque dirham investi dans le titre repas, l'impact nutritionnel réel est cinq à dix fois supérieur à ce que produit une indemnité cash équivalente. Ce n'est pas un argument commercial, c'est ce que montrent des études économiques parmi les plus rigoureuses publiées sur ce sujet.
Et au-delà des chiffres, je leur dirais que leurs collaborateurs attendent des gestes concrets. Pas des discours sur le bien-être, des preuves tangibles. Un bon repas à midi, c'est quelque chose qu'on ressent chaque jour. C'est visible, c'est régulier, c'est apprécié.
Un salarié qui déjeune correctement revient l'après-midi dans de meilleures conditions pour travailler. Il est moins stressé, plus attentif, moins absent. Le titre repas n'est pas une dépense sociale. C'est un investissement en capital humain avec un retour concret et mesurable.
L'OCDE, dans son étude de référence sur les chèques sociaux (2021), classe le titre repas parmi les outils de politique sociale les plus efficaces et les mieux documentés au monde. Selon la Social Vouchers International Association (SVIA), ce sont désormais plus de 100 millions de personnes qui utilisent des titres sociaux quotidiennement dans 42 pays à travers le monde. La Commission européenne, l'OIT, la FAO et l'OCDE s'accordent toutes à reconnaître le titre repas comme une bonne pratique dans l'amélioration de l'alimentation et du bien-être des travailleurs.
Ce que les études retiennent
Propension à dépenser en alimentation : 7 à 10 % avec une indemnité cash, contre 50 à 60 % avec un titre repas dédié. L'effet est multiplié par cinq à dix (Hastings & Shapiro, AER 2018).
Comptabilité mentale : un titre dédié crée un compte mental alimentation que le cash ne crée pas. Le comportement change parce que le cadre mental change (Thaler, Nobel d'économie 2017).
Perception sociale : 94 % des bénéficiaires voient le titre repas comme un avantage social. Les non-bénéficiaires le citent comme un manque. 36 % des salariés dans le monde classent les avantages adaptés comme premier critère d'attractivité employeur (CRÉDOC 2020 / Pluxee & Ipsos 2024).
Références :
- Thaler, R.H. (1999). Mental Accounting Matters. Journal of Behavioral Decision Making, 12(3), 183-206.
- Hastings, J. & Shapiro, J.M. (2018). How Are SNAP Benefits Spent? Evidence from a Retail Panel. American Economic Review, 108(12), 3493-3540.
- Pluxee & Ipsos (2024). The New Rules of Engagement. Étude internationale, 10 pays, 8 700 répondants.
- CRÉDOC pour l'APETR (2020). Alimentation et qualité de vie au travail des bénéficiaires de titres-restaurant.
- Wanjek, C. (2005). Food at Work. Bureau International du Travail.
- Damasio, A. (1994). Descartes' Error. Putnam.
- Sapolsky, R. (1994). Why Zebras Don't Get Ulcers. Freeman.
- OMS et FAO : recommandations en matière de nutrition et de performance cognitive.